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mardi 28 juillet

« Trop lourde à porter » : la romancière Agnès Ledig rend sa Légion d’honneur pour protester contre la loi d’urgence agricole

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(Crédit photographique Wikipedia.org)

La Légion d’honneur est devenue « trop lourde à porter » pour Agnès Ledig. La romancière à succès, qui réside dans les Vosges, a fait savoir sur Instagram qu’elle rendait cette distinction au président de la République, Emmanuel Macron, dénonçant l’inaction climatique et plaçant la protection du vivant au-dessus des honneurs. Nommée au grade de chevalier de la Légion d’honneur par décret en décembre 2020, Agnès Ledig avait été officiellement reçue dans l’ordre lors de la remise de ses insignes, en mai 2023.

La lettre ouverte d’Agnès Ledig

« Lettre ouverte au Président de la République.

Monsieur le Président de la République,

Pour garder mon honneur, je vous rends ma Légion.

En tant que maman de trois enfants, en tant que sage-femme et en tant que paysanne, désormais.

Cette distinction n’avait de sens que si j’en trouvais dans la République qu’elle est censée symboliser. Une République dont la devise est « liberté, égalité, fraternité ».

« Art. 11 du préambule de la constitution du 27 octobre 1946 : Elle garantit à tous, notamment à l’enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. »

Voilà des années que je m’interroge face aux scandales sanitaires, aux catastrophes écologiques, à la faiblesse des décisions politiques devant l’urgence climatique. Et la goutte de pesticides de la loi d’urgence agricole a fait déborder le vase de ma colère, de mon indignation.

Monsieur le Président, vous aviez promis de make our planet great again. À la place d’actions concrètes, efficaces, soutenues, durables, sont apparues des mesures sans logique. Un seul exemple désespérant : le « milliard d’arbres » qui a principalement servi l’intérêt des exploitants forestiers, et a détruit plus encore la biodiversité par des coupes rases insensées, au profit des grands groupes. Du vent en somme, comme celui qui attise aujourd’hui les incendies hors de contrôle, dans lesquels meurent des pompiers et, abandonnées à leur triste sort, une faune et une flore sauvage qui n’ont rien demandé.

À force de détruire le vivant dans un anthropocentrisme effréné, certains humains compromettent l’habitabilité de la planète, se pensant bêtement au-dessus des écosystèmes alors que nous en faisons partie. Aucune autre espèce sur terre ne détruit le milieu dans lequel elle vit et duquel elle dépend. Et cette destruction, nous sommes nombreux à la subir et à la condamner, conscients de la gravité de la situation et des mesures nécessaires (et existantes).

Pourtant, la charte de l’environnement (inscrite dans la constitution depuis plus de vingt ans) précise cela :

Article 1er. Chacun a le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé.

Article 2. Toute personne a le devoir de prendre part à la préservation et à l’amélioration de l’environnement.

En soutenant la loi d’urgence agricole, votre ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, a-t-elle pris part à la préservation et à l’amélioration de l’environnement, ce dont elle a le devoir ? Non.

Les sénateurs, les députés qui l’ont votée ont-ils respecté ce même article 2 de la charte de l’environnement de la constitution ? Non plus.

Et ce, contre l’avis des scientifiques qui tirent la sonnette d’alarme depuis des années, qui la secouent de plus en plus fort et que les politiciens font semblant de ne pas entendre.

Moi-même formée dans le domaine de la science, sage-femme diplômée d’État depuis 2005, en exercice jusqu’en 2015, je ne comprends pas comment un État républicain peut accepter que l’on retrouve des centaines de molécules chimiques dans le sang du cordon de ses enfants sans prendre des mesures urgentes et systémiques pour y remédier.

Ces molécules toxiques (dont les pesticides) qui passent la barrière placentaire les empoisonnent à petit feu durant la période fœtale si sensible (les atteintes neurotoxiques potentielles sont documentées dans le cas de l’acétamipride).

J’ai eu l’occasion d’interpeler récemment un sénateur lors d’une réunion dans ma commune, lequel faisait partie de la commission mixte paritaire de la loi d’urgence agricole. Quand, concernant la réintroduction des deux pesticides interdits en 2018, il s’est retranché derrière l’avis de l’ANSES (sous tutelle de l’état, soit dit en passant, et n’ayant que 2 mois pour statuer, ce qui à l’échelle temporelle de la science est impossible pour établir des preuves), je lui ai demandé comment il considérait l’avis, entre-autre, du conseil de l’ordre des médecins qui s’oppose fermement à cette réintroduction.

– L’ordre des médecins ? Joker !

– Comment ça Joker ?

– Joker !

– Eh bien dites-moi pourquoi mettre un joker ?

– Les médecins ne sont pas des scientifiques capables de statuer sur l’innocuité ou non des pesticides.

Je vous laisse juger du mépris de ses propos pour une profession entière (12 à 15 ans d’études), en première ligne pour mesurer l’ampleur de l’évolution des pathologies, chargée de soigner des malades au quotidien, parfois d’annoncer de terribles nouvelles.

Il y a vingt ans, ce sont des médecins qui nous ont annoncé la leucémie de notre petit garçon de 5 ans. Il en est mort un an plus tard après des mois d’une lutte courageuse et digne. Personne n’a cherché les causes.

Aujourd’hui les sociétés savantes les connaissent, les liens sont établis et l’épidémie de cancers pédiatriques ne cesse de progresser. Ils sont confrontés à trop de molécules toxiques dès leur conception.

Quand ils arrivent à être conçus. Vous parlez de « réarmer » la natalité. Mais les gamètes sont malades aussi et les perturbateurs endocriniens désarment la fertilité…

J’ai évoqué le sort de notre fils avec ce même sénateur, en lui demandant de s’intéresser aux alternatives aux pesticides (étude de l’INRAE qui montre sur 10 ans l’efficacité de l’agriculture sans pesticides, expériences en agroécologie documentées, …) pour limiter les risques sur la santé de nos enfants. Sa réponse : « Je suis désolé pour ce que vous avez vécu, mais … »

« Mais… » Il avait des arguments : ces molécules sont autorisées ailleurs, nos agriculteurs souffrent de la concurrence déloyale, il y a des filières à protéger « parce que dans le nutella il y a des noisettes » (sic).

Monsieur le Président, je demande à un sénateur qu’il applique le principe de précaution concernant des molécules dangereuses pour la santé de nos enfants en donnant l’exemple de mon fils emporté par une leucémie à 5 ans et il me parle de Nutella.

Notre société en est-elle encore là en 2026 ? À sacrifier des enfants sur l’autel de la compétitivité agricole ? Sérieusement ? En toute impunité ? Sans scrupule et sans honte ?

Mon fils de 28 ans, (il avait 8 ans quand son petit frère est mort), présent avec moi lors de cette réunion, était tout aussi dépité face au discours du sénateur Nutella.

Parfois je me demande si finalement mon tout petit, la chair de ma chair, cette âme joyeuse et pure, n’est pas plus en sécurité là où il repose désormais que mes deux enfants vivants qui assistent, impuissants, à ce spectacle de destruction méthodique du vivant qui compromet leur avenir. Je suis inquiète pour eux.

Quel parent n’est pas inquiet pour ses enfants en constatant les effets du dérèglement climatique qui s’emballe au-delà des projections ?

Il se trouve que je suis également paysanne, femme de paysan. Nous travaillons la terre au quotidien, prenons soin de nos animaux, sur une ferme en bio, soucieux de l’équilibre des écosystèmes, effrayés par l’effondrement dramatique des populations d’insectes et d’oiseaux (entre autres). Nous créons des mares, plantons des haies, à notre minuscule échelle, pour avoir l’impression d’agir pour une biodiversité en grave danger. Une extinction de masse extrêmement rapide. Là aussi, les scientifiques alertent depuis des années. Personne ne peut ignorer ces faits.

Mais, Monsieur le Président, les insectes sont nécessaires à la pollinisation de tout ce que nous mangeons. TOUT. La souveraineté alimentaire n’est rien sans des fleurs dans les cultures, dans les arbres, dans les prés, et sans insectes pour les butiner.

L’agriculture française ne doit-elle pas s’adapter, changer ses productions, reconstituer les écosystèmes, respecter les cycles de l’eau et ceux du vivant ? Des solutions existent, vous les connaissez. Cette loi d’urgence agricole va pourtant dans le sens inverse, aussi hors-sol que les animaux en élevages intensifs qu’elle autorise à plus grosse échelle encore et que les agriculteurs eux-mêmes doivent déjà enterrer par milliers pendant les canicules puisque les entreprises d’équarrissage sont débordées. Et des canicules, il y en aura d’autres.

On ne peut pas climatiser le vivant qui nous entoure, les forêts, les rivières, les prés, les mares, les océans.

Et que dire de l’eau dont la loi d’urgence vote l’autorisation d’un accaparement au profit d’un petit nombre d’exploitants et la destruction supplémentaire de zones humides, réservoirs fabuleux d’insectes, de batraciens, et autres espèces végétales aquatiques, et ce, en pleine sécheresse historique ? C’est lunaire !

Je vois notre source se tarir rapidement ces derniers jours, avec l’impression d’être dans le roman de Marcel Pagnol, à faire des kilomètres d’aller-retours entre la source et notre jardin, la source et notre plantation de petits-fruits, la source et tous les végétaux assoiffés que j’essaie de sauver autour de moi, parce qu’ils font partie de ma vie, parce qu’en les voyant sécher, mon cœur sèche en même temps.

En voyant la détermination de certains à poursuivre leur entreprise de destruction des écosystèmes, alors que ceux-ci sont déjà exsangues, ce n’est même plus dans un roman de Pagnol que nous sommes mais dans une dystopie, où des zombies aveugles et cupides s’acharnent à détruire tout ce qui respire encore.

Pourquoi les agro-climatologues, les hydrologues, les botanistes, les biologistes, les médecins, les pompiers, … en somme les spécialistes de chaque domaine concerné ne sont pas écoutés et soutenus ?

Pourquoi les citoyens ne sont pas entendus non plus ? Plus de 2 millions d’entre nous ont dit NON à la loi Duplomb dans une pétition historique. La démocratie ne se résume-t-elle pas à la formule « par le peuple, pour le peuple » ? Car le pouvoir émane des citoyens et doit servir l’intérêt général.

Mais le pouvoir semble servir d’autres intérêts plus attirés par l’argent que par le vivant.

Je pourrais vous parler de tant d’autres sujets qui montrent le peu de considération pour la population : cadmium, PFAS, protection des enfants, des femmes, état de nos hôpitaux, de nos écoles, des maisons de retraite ou des crèches, de nos forêts, des petits paysans …

J’ai vu passer une idée parmi la population qui n’en peut plus… Il y a 53 milliardaires en France dont le bilan carbone est indécent. Et si, pour sauver l’honneur, le vôtre, avant de quitter votre mandat, vous mettiez au moins en place une mesure de soutien aux pompiers (admirables) en prenant l’argent où il y en a, sous la forme « un milliardaire / un canadair ». Basique, simple. Et si cela flatte leur ego, chaque carlingue pourrait porter leur nom, ce qui permettrait au petit peuple d’en bas qui souffre dans sa chair, de se souvenir de qui est en grande partie responsable du désastre, à chaque passage des avions au-dessus de la beauté du monde en feu.

Je me sens trahie par celles et ceux qui détiennent les clés de la République et qui ne prennent pas soin de leurs concitoyens. À ce titre, je préfère ne plus apparaître dans une liste dont certaines personnes titulaires de cette Légion, (grands patrons de groupes pétroliers par exemple) s’en prennent aux valeurs que je défends au quotidien, dans mon entourage, dans mes romans, dans mes actions, à savoir prendre soin de notre maison Terre avant qu’elle ne brûle complètement.

Et vous, Monsieur le Président, où en êtes-vous de votre volonté de planet great again ?

Il est encore temps…

Je vous prie d’agréer mes salutations distinguées.

Agnès LEDIG »

Agnès Ledig

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