Après l’adoption, ce 8 avril par l’Assemblée nationale, de la proposition de loi sur la « collectivité unique », Franck Leroy, président de la Région Grand Est, estime que le vote ne règle rien sur le fond. À ses yeux, le dossier reste entier et le texte ne constitue ni une réforme aboutie ni une réponse crédible pour l’Alsace.
Ce que prévoit le texte
Si elle était définitivement adoptée dans une version proche de celle votée à l’Assemblée ce mercredi, cette proposition de loi ferait de l’Alsace une collectivité unique : autrement dit, une seule collectivité exercerait sur le territoire alsacien les compétences du département, celles de la région, ainsi que les compétences spécifiques déjà attribuées à la Collectivité européenne d’Alsace. En pratique, cela reviendrait à sortir l’Alsace du cadre régional du Grand Est pour ces compétences. À ce stade, rien ne change encore immédiatement : le texte n’a été adopté qu’en première lecture à l’Assemblée nationale.
« Un objet de communication politique »
Franck Leroy considère avant tout cette proposition de loi comme un objet de communication politique, porté dans la confusion, au détriment de la stabilité institutionnelle et de l’intérêt des territoires. Il ajoute que le texte doit encore être examiné par le Sénat et estime que Gabriel Attal ne pourra pas compter, cette fois, sur les voix du Rassemblement national. Pour le président de la Région Grand Est, le texte reste, en l’état, largement inconstitutionnel et inapplicable, à la fois fragile sur le plan juridique, opportuniste sur le plan politique et impraticable sur le plan technique.
« Une instrumentalisation permanente irresponsable »
Franck Leroy affirme aussi qu’une autre réalité s’est installée depuis dix ans en Alsace. Selon lui, certains responsables politiques entretiennent les frustrations, agitent les symboles et nourrissent des illusions institutionnelles sans apporter de réponse solide, sincère et applicable. Il juge cette instrumentalisation permanente irresponsable et estime qu’elle revient à prendre les Alsaciens en otage pour des intérêts politiques.
Un projet qui opposerait les territoires selon Franck Leroy
Pour Franck Leroy, ce texte ferait perdre tout le monde. Il considère qu’il ne protège aucun territoire et qu’il aurait au contraire pour effet de les opposer, de les diviser et de les affaiblir. Il défend, à l’inverse, l’action menée par la Région Grand Est depuis dix ans dans les transports, l’emploi, la formation, l’agriculture, le pouvoir d’achat et l’attractivité des territoires.
Un appel à la stabilité du président de Région
Dans un contexte marqué par les crises, les inquiétudes économiques et les tensions internationales, Franck Leroy juge qu’ouvrir un tel chantier de déconstruction institutionnelle serait une faute politique. Il estime que l’Alsace mérite d’être respectée dans un cadre solide, efficace et conforme au droit. Il dit assumer la défense de tous les territoires du Grand Est, sans les opposer les uns aux autres, et rejette les manœuvres qui, selon lui, sacrifient l’intérêt général à l’agitation politique. Pour lui, la période exige désormais de la vérité, de la stabilité et de la responsabilité, loin des slogans, des faux-semblants et de toute logique de démantèlement.

1 commentaire
roger froissard
La possible sortie de l’Alsace du Grand Est crée une situation politique à la fois instable, sensible et hautement stratégique, qui dépasse largement la seule question administrative.
Depuis la réforme territoriale de 2015, qui a fusionné plusieurs régions pour créer le Grand Est, une partie des élus et de la population alsacienne n’a jamais pleinement accepté cette organisation. Cette contestation s’est traduite par la création de la Collectivité européenne d’Alsace en 2021, censée apporter une réponse intermédiaire en renforçant certaines compétences locales sans remettre en cause l’existence de la région. Pourtant, cette solution n’a pas éteint les revendications, et le débat sur une autonomie plus poussée, voire une sortie du cadre régional, reste vivace.
La proposition de créer une « collectivité unique » en Alsace relance donc un débat de fond sur l’organisation territoriale de la France. Elle met en tension deux visions politiques : d’un côté, une logique de décentralisation renforcée, qui vise à adapter l’action publique aux spécificités locales ; de l’autre, une logique de cohérence nationale et de stabilité institutionnelle, défendue notamment par des responsables comme Franck Leroy, qui redoutent un affaiblissement des régions et une fragmentation du territoire.
Cette situation crée plusieurs lignes de fracture. D’abord entre les territoires eux-mêmes : l’Alsace, historiquement dynamique et tournée vers l’international, cherche à renforcer sa capacité d’action, tandis que d’autres territoires du Grand Est, notamment en Lorraine ou en Champagne-Ardenne, craignent de perdre en moyens, en visibilité et en solidarité financière si la région est amputée de l’un de ses moteurs économiques. Ensuite, une fracture politique apparaît entre les élus locaux et nationaux, certains soutenant une évolution institutionnelle pour répondre à une demande identitaire et démocratique, d’autres dénonçant une réforme jugée opportuniste, juridiquement fragile et potentiellement inapplicable.
Au niveau national, ce débat est également révélateur d’un enjeu plus large : celui de la capacité de l’État à maintenir un cadre territorial stable tout en répondant aux aspirations différenciées des territoires. Une sortie de l’Alsace pourrait créer un précédent et encourager d’autres régions ou territoires à revendiquer des statuts spécifiques, ce qui poserait la question de l’égalité entre les territoires et de la lisibilité de l’action publique.
Enfin, dans un contexte déjà marqué par des incertitudes économiques, sociales et géopolitiques, cette réforme est perçue par certains comme un facteur supplémentaire de complexité et de division. Elle mobilise fortement les acteurs politiques, mais peut aussi alimenter une forme de défiance chez les citoyens si elle apparaît comme éloignée des préoccupations concrètes du quotidien.
En résumé, la possible sortie de l’Alsace du Grand Est ne constitue pas seulement une évolution institutionnelle : elle cristallise des enjeux de gouvernance, d’équilibre territorial, d’identité et de stratégie politique, dont les conséquences pourraient s’étendre bien au-delà de la seule région concernée.